En hiver, l'île se repose. Plus de paillotes, peu de touristes, alors que le ballet incessant des ferries accostant à l’île Rousse, Bastia, Ajaccio ou Porto-Vecchio ne tourne plus qu’à un seul moteur. Pourtant, il existe bien un proverbe local qui dit que la vraie saison pour venir en Corse, c’est l’hiver.
Ce qu’a bien malgré lui compris le rugby, qui se joue qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige. Et même si la météo est plutôt clémente sur les littoraux de l’île de beauté, il faut tout de même s’accrocher pour faire une saison avec le statut d’insulaire. "Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, c'était un truc de fou de pratiquer le rugby en Corse, avec ces déplacements en bateau qui bien souvent, vous demandaient de sacrifier votre week-end", souligne le président de la Ligue Corse, Dominique Marcellesi.
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Ce que découvrent certaines équipes de Régionale 1 de la Ligue Sud (PACA) cette saison, pour qui 3 déplacements sur la terre de Napoléon sont prévus. Deux au nord, à Lumio (Balagne) et Lucciana (banlieue de Bastia) et un à l’extrémité sud-est, du côté de "Porto-Vec", comme on dit là-bas. De quoi être bien reçu et voyager pour la saison, même si les déplacements se font désormais dans la journée, en avion.
"Cela faisait bien longtemps qu'il n'y avait pas eu autant d'équipes engagées en Corse, chez les jeunes comme en séniors. Ni d'avoir 3 formations au plus au échelon du rugby régional, avec notamment l'équipe de Lucciana, dans le bon wagon (3ème avec un match de retard, NDLR) à mi-parcours pour aller chercher une place qualificative en fin de saison."
C'est un véritable engagement que d'être rugbyman en Corse, entre la longueur des déplacements et l'énergie que cela demande, mais aussi des trajets pour aller s'entraîner.
Une croissance à 2 chiffres
Malgré les limites inhérentes à l'insularité, le rugby corse se porte ainsi de mieux en mieux. Un sport aux valeurs qui parlent bien souvent à celles des habitants de l'île et qui est sur une belle dynamique depuis plusieurs saisons.
On est sur des croissances à 2 chiffres depuis l'après-saison 2019/2020. Il y a un regain d'énergie du rugby corse et cela se matérialise par le nombre d'équipes engagées que ce soit en séniors comme chez les jeunes qui n'avait pas été aussi grande depuis très longtemps.
Et le président de la Ligue de détailler : "Ça paraît difficile à croire vu l'omnipotence et l'immense popularité du foot ici, mais il faut arriver à imaginer que le rugby fut autrefois le sport numéro 1 en Corse." *POINT HISTORIQUE EN BAS DE PAGE
Des programmes de détection et d’accompagnement
Aujourd'hui, sous l'impulsion de sa nouvelle présidence, la Ligue Corse de Rugby a d'ailleurs créé cette année les Espoirs du Rugby Corse (ERC). Un programme de détection et d’accompagnement vers le haut niveau d'une trentaine de joueurs de 14 à 17 ans au fort potentiel, afin de doter le rugby insulaire d’une structure permettant la préparation au haut niveau de ses licenciés.
Et ce afin d'espérer pouvoir attirer puis aiguiller ces jeunes qui eux aussi, ont le droit de rêver d'un futur à la Thomas Agati, seul rugbyman corse qui évolue aujourd'hui à niveau professionnel, du côté de Carcassonne (ProD2). Un garçon qui nous confirmait ce qu'un Ajaccien et ancien coéquipier nous martelait, lors de son arrivée sur le continent : "Il y a d'excellents joueurs en Corse mais ils n'ont pas l'opportunité de se montrer à plus haut niveau."
A leur échelle, on rappellera par la même occasion que 2 joueurs corses (Jérémi Loubic du RC Lucciana et Lothaire Adobati du RC Ajaccio) avaient participé au SuperSevens en 2023 avec Montpellier.
D'autant plus depuis le départ de l'entraîneur bastiais Sam Lacombe - qui, autrefois, pouvait aiguiller directement les meilleurs jeunes de "l'isula" vers des détections continentales - aujourd'hui pleinement impliqué dans son rôle au sein de formation du Stade Toulousain. D'où la nécessité aussi de posséder une vitrine un peu plus forte, et la création de la "Squadra Corsa", cette sélection à 7 qui aura pour but, dès cette année, d'aller se mesurer à des équipes internationales des Tiers 2 et 3 et des formations bien connues de l'univers Sevens. Qui a su bien s'entourer :
On a créé ces programmes afin de redonner un objectif aux joueurs et d'accompagner au mieux les jeunes. Notre équipe à 7 bénéficie notamment de l'apport précieux de J-B Pascal, qui est le data scientist de France 7 et qui nous apporte énormément de rigueur et d'éléments de progression sur son temps libre. Ça nous aide beaucoup et ça concerne aussi les joueurs.
Un édifice fragile
Malgré cette dynamique, l’organisation corse reste tout de même la ligue régionale française avec le plus faible nombre de licenciés (1500), malgré "un potentiel de 3500", assurait il y a quelques mois le président de la FFR Florian Grill pour Corse-Matin. Alors qu'elle devait aussi composer, en 2024, avec la demande d'exclusion des clubs insulaires par ceux de la Ligue Sud, la faute notamment aux manques d'équipes réserves et encore et toujours à la logistique. Des relations que l'on jure aujourd'hui apaisées.
Il y a un travail à faire pour relancer le rugby Corse par la base. Ce qui compte, c'est la formation, les installations, la présence du rugby dans le monde scolaire, puis faire émerger ensuite un meilleur niveau, mais il faut commencer par les fondations.
Tout ce que contribuent à faire les programmes mis en place par la ligue, ou encore celui du CRAB XV via sa plateforme de développement (Rugby Olympique Corse), lancée cette saison. Avant de potentiellement, un jour, pouvoir placer une équipe corse sur la carte de la Fédérale 1 pour exister à l'échelle nationale ? C'est le projet qu'évoqueraient souvent et communément les clubs corses, en toile de fond. Travagliu è pacienza, comme on dit sur "l'isula"...
*POINT HISTORIQUE
Si bien qu’une grande partie des clubs insulaires décident de passer au XIII dont la fédération se montre beaucoup plus accueillante. La situation perdure jusqu’au milieu des années 1980 quand la FFR lance une opération séduction pour imposer le rugby comme sport majeur de l’île y compris devant le football.
Le rugby à XV revient donc petit à petit au centre de l’attention ovale en Corse, jusqu’à redevenir numéro 1 dans les années 90. Au fil de longues batailles et malgré une belle image de l'imaginaire collectif corse, le cuir n'a depuis jamais connu une dynamique comparable à ce qu'il observe ces dernières années, entre croissance du nombre de licenciés (il a dépassé les seuils de 2007), visites de nombreux Tricolores l'été et organisation de quelques matchs de gala comme le France/Italie féminin de 2018, le France/Italie U20 développement de 2021 (qu’avait notamment joué le futur toulousain Tommaso Menoncello), où encore l'amical entre Toulon et Montpellier en 2019, tous joués dans le mythique stade de Furiani. L'optimisme est donc de mise.
